Journée « La COP21 vue du ciel » au Salon international de l’aéronautique et de l’espace

Allocution de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, président de la COP21 (Le Bourget, 18/06/2015)

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Mesdames les Ministres,

Mesdames et Messieurs les Présidents,

Mesdames et Messieurs,

Chers Amis,

Je voudrais d’abord saluer nos amis étrangers qui sont là - dont beaucoup parlent magnifiquement notre langue - et saluer l’excellente idée qui a été celle des organisateurs du Salon de consacrer une partie importante à la « COP21 vue du ciel ».

Aujourd’hui, quand on parle du Bourget, on parle de ce Salon, mais il se trouve que, dans six mois, quand on parlera du Bourget, on parlera de la COP21 puisque c’est ici. Vous avez fait la synthèse, Monsieur Lahoud, entre ce qui se passe aujourd’hui et ce qui se passera dans six mois puisque vous avez choisi de consacrer une partie importante de vos travaux précisément à la « COP21 vue du ciel ». Alors, moi, je ne vais pas pouvoir la voir du ciel, mais je vais la voir du bas puisque il m’a été confié la tâche de présider cette COP21.

Je vais d’abord vous expliquer pourquoi la France a été choisie. À vrai dire, le mot « choisie » est un peu excessif puisque nous étions les seuls candidats. Je fais souvent sourire en disant que lorsqu’il y a trois ans, à Varsovie, les gens sont venus me féliciter pour ce « choix ». Ils ont tous utilisé la même phrase - je parle un peu anglais mais, ça, c’était assez facile à comprendre, même si je n’ai pas compris toute la portée de ce message : « Mister Fabius, good luck ! » ; et maintenant je comprends...

Puisque nous sommes réunis, je voudrais en profiter pour vous dire où nous en sommes de la préparation de la COP21 et puis, ensuite, parler de vous.

La COP21, en fait, ce n’est pas un chantier mais quatre chantiers.

Le premier, qui est essentiel, c’est d’essayer de trouver un accord entre les 196 parties - 195 pays plus l’Union européenne - qui seront là. De plus, il se trouve que les Nations unies, dans leur sagesse, ont décidé que l’accord ne pouvait être obtenu que si tout le monde était d’accord. Il faudra donc - ce sera le critère du succès - qu’à la fin de la conférence, le 11 décembre - si on tient jusque-là -, au moment où l’on aura élaboré un texte, je soumette le texte à l’ensemble des participants et il faudra que tout le monde lève le doigt ; j’aurai un petit marteau et j’espère que je pourrais taper et dire « Adopté ». Ce sera cela le succès !

Jusqu’à présent, nous n’avons jamais obtenu cela. Nous avons obtenu des accords, mais évidemment beaucoup moins ambitieux et, parfois, nous n’avons pas obtenu d’accord du tout. On se rappelle Copenhague, une conférence très difficile, et il faut en tirer des leçons.

Il s’agit donc là du premier critère, le premier objectif : passer, comme le disent les textes, un accord universel, différencié - « legally binding » - et j’ajouterai pour ma part durable - et j’y reviendrai. Cet accord devra plafonner l’augmentation des températures liées aux gaz à effet de serre à 2 degrés, certains disent même un degré et demi et les deux chiffres sont utilisés.

Pour cela, nous sommes en train de travailler pour essayer d’élaborer ce texte. Nous avons encore beaucoup de travail car, actuellement, le texte fait 86 pages et, d’autre part, subsistent beaucoup de parenthèses, en anglais « brackets » ; il faudra que l’on réduise ces parenthèses.

C’est un gros travail que nous allons mener, entre maintenant et non pas le mois de décembre mais un peu avant, parce que l’une des leçons que nous avons tirées de Copenhague en particulier, c’est que ce n’est pas au dernier moment que l’on arrive à résoudre les problèmes. Vous vous rappelez peut-être qu’à Copenhague, au dernier moment, un certain nombre de grands leaders politiques étaient arrivés pour essayer de sauver la conférence. Ils s’étaient réunis mais, évidemment, malgré leur talent, on ne peut pas résoudre des questions aussi complexes en une nuit ; cela avait été un échec.

Nous avons donc essayé de tirer des leçons en disant qu’il fallait essayer en amont de résoudre le maximum de questions. Il y aura des questions qu’il faudra continuer à résoudre à Paris, on ne peut pas tout résoudre avant, mais il y a tout un travail assez patient, très précis, très technique, politique aussi car il faut une impulsion politique pour réduire petit à petit les divergences. Il faut arriver à Paris à ce qu’il y ait une approbation.

Ceci est le premier objectif, le premier pilier : l’accord juridique. Nous devons arriver à cet accord dont la nature juridique restera à préciser puisqu’il faut évidemment que tous les pays puissent l’adopter. Certains ont davantage de facilités juridiques que d’autre ; c’est un problème important parmi d’autres.

Le deuxième pilier, ce sont les engagements des États, ce que l’on appelle INDCs, « Intended Nationally Determined Contributions ». Chaque pays doit, normalement avant le mois d’octobre, publier ses engagements. Beaucoup l’ont déjà fait, une quarantaine de pays qui représentent un peu plus de 30 % des émissions. Certains pays, beaucoup, ont encore à le faire. Certains d’entre eux, par la masse de leurs émissions, vont évidemment être très importants. On pense que dans les jours qui viennent nos amis chinois vont publier leur contribution sur les émissions de gaz à effet de serre ; ce sera extrêmement important parce que, selon que leur pic d’émission intervient en 2030 ou en 2025, cela a une influence très importante sur les deux degrés. D’autres grands pays, tel que l’Inde, vont le faire et puis, finalement, tout le monde devra le faire. C’est tout à fait nouveau.

Certains disent que ces engagements ne sont pas aussi ambitieux qu’ils pourraient l’être. C’est vrai, il y a des degrés d’ambition différents. L’Europe, pour sa part, a eu un rôle tout à fait exemplaire qu’il faut saluer. On va essayer de faire en sorte que chaque pays soit le plus ambitieux possible.. Il faut - vous l’avez très bien fait tout à l’heure - dire que c’est quand même un mécanisme tout à fait nouveau et le fait que des pays s’engagent à dire « voilà ce que je ferai en 2025, voilà ce que je ferai en 2030 », c’est un mécanisme qui, à terme, va porter des fruits considérables.

Simplement, nous allons avoir une difficulté et je veux dès maintenant le dire, c’est que lorsque l’on fera la somme de ces engagements, de ces INDCS, les spécialistes nous disent que nous nous trouverons au-dessus des deux degrés. Certains disent : « quelle est la logique de tout cela ? Vous exigez, vous travaillez pour qu’il y ait un engagement de tout le monde sur deux degrés mais, quand on additionne la contribution de chaque pays, on est au-dessus ! ». Ce n’est pas du tout illogique. La contribution de chaque pays sera le spontané de chaque pays, et l’objectif que nous poursuivons, ce sont les deux degrés. Il faut que par les mécanismes que nous dégagerons à Paris, par les efforts que nous allons tous mener, que par les innovations technologiques, petit à petit, l’on arrive à passer de ces trois degrés, peut-être trois degrés huit, vers les deux degrés. Donc, cette différence qu’il y aura probablement entre les engagements des pays et l’objectif de la COP ne diminue pas l’importance de la COP et, au contraire, la rend plus nécessaire. J’espère que j’ai été suffisamment clair là-dessus.

Le troisième élément fondamental, c’est la technologie et les financements. Beaucoup de pays que nous allons voir, je pense notamment aux pays en développement, aux pays très pauvres, nous disent : « vous avez tout à fait raison mais nous, nous n’avons pas d’argent. Vous avez tout à fait raison, mais où sont les technologies ? » Il faut que beaucoup de pays, singulièrement les pays riches et c’est ce qui a été fait de façon très impressionnante par le G7 il y a quelques semaines, disent : « oui, nous allons apporter des financements et nous allons apporter des technologies ». Concernant les technologies - je ne vais pas insister là-dessus pour vous qui êtes plus spécialistes que moi -, il y a des ruptures incroyables, il y a des économies, en termes financiers, incroyables. On estime qu’en matière solaire et en matière éolienne, sur 25 ans, le coût de l’essentiel des technologies a été divisé par cent. Et on aura encore d’autres éléments technologiques.

Donc, il faut des financements, il faut des technologies et c’est tout le travail que nous sommes en train de faire avec les pays africains, avec toute une série d’autres pays, pour fournir - les chiffres avaient été donnés, ils avaient été fixés à Copenhague - cent milliards de dollars par an des pays riches vers les pays pauvres. Cela paraît une importante somme mais ce ne sont pas cent milliards de financements publics, ce sont cent milliards de financements publics et privés. Ce ne sont pas cent milliards uniquement budgétaires, ce sont l’ensemble des financements. Nous y travaillons et c’est indispensable.

Le quatrième pilier - où vous intervenez -, c’est que pour la première fois on va demander, dans le cadre de cette COP21, aux entreprises, aux collectivités locales, aux secteurs économiques, de s’engager. Ceci est une rupture très importante. Cela ne concerne pas simplement les pays - bien sûr ce sont les pays qui vont voter - mais quand on regarde qui émet des gaz à effet de serre, ce n’est pas un pays, c’est telle ville, telle région, telle entreprise, tel secteur.

Là, pour la première fois, il y aura des engagements. Ces engagements vont être collationnés au sein d’un site Internet qui s’appelle Nazca et qui dépend des Nations unies. Déjà - et vous êtes exemplaires de ce point de vue-là - toute une série de secteurs sont en train de dire : « Nous allons faire un effort et nous chiffrons cet effort ». C’est assez difficile à agréger, car nous sommes au début du mécanisme, mais ceci est une rupture extraordinaire et positive.

À Paris, si nous réussissons, nous aurons un accord universel, des financements qui auront été, au préalable, dégagés. Nous aurons aussi des engagements de chaque pays, des collectivités locales, de la société civile, des entreprises, du maximum d’entre elles qui vont dire : « voilà ce que nous pouvons faire ». Tout cela convergera vers une économie décarbonée.

Ce qui me fait dire que Paris sera à la fois, si nous réussissons, l’aboutissement de quelque chose mais surtout le début d’une nouvelle phase. Et c’est là où je voudrais féliciter, vraiment, à la fois toute la filière et vous-mêmes parce que, bien évidemment, dans l’esprit public, lorsqu’on parle des avions, ce n’est pas spontanément à l’économie en matière de gaz à effet de serre que l’on pense - - mais vous avez déjà fait des efforts considérables et vous vous engagez à en faire d’autres. J’ai compris, Monsieur le Président que vous avez un calendrier un petit peu décalé par rapport au nôtre et que, donc, vous ferez en 2016, ce que nous aurons fait, d’une certaine manière, en 2015. Mais, bien évidemment, tout est lié. Si Paris est un succès, cela donnera une grande impulsion à ce que vous êtes en train de bâtir.

Il faut que d’autres secteurs, selon d’autres formes, aillent dans le même sens. Et vraiment je salue le travail que vous faites parce qu’il est tout à fait exemplaire et cela va être matérialisé par les signatures de nos trois amis dans un instant.

Je termine en rapprochant notre matinée de la COP21 en général. J’ai parcouru les stands rapidement mais tout de même suffisamment et il y a trois éléments qui me frappent et qui sont trois aspects tout à fait décisifs.

Le premier c’est l’aspect technologique. On a parlé de ce qui était fait en matière de méthane. Il y aura d’autres évolutions technologiques. Mais je crois vraiment que le choix que fait votre filière de mettre à profit la technologie pour diminuer les émissions de carbone et, plus généralement, d’ailleurs, pour aboutir à un progrès dont bénéficie le citoyen du monde, c’est tout à fait décisif.

Donc, premier aspect décisif, c’est le progrès technologique, ne l’oublions jamais.

Le deuxième aspect tout à fait décisif, c’est les engagements des entreprises. C’est un phénomène nouveau. Il y a quelques semaines, se tenait à Paris, une réunion des financiers du monde et d’un certain nombre d’entreprises autour du thème de la COP. Et l’on a vu une évolution que l’on n’aurait pas pu imaginer il y a quelques années. Lorsque l’agence de notation, Standard and Poor’s, dit : « désormais, j’intégrerai dans mes notations le fait que tel pays ou telle entreprise a pris en compte le risque climatique ou ne l’a pas pris en compte », cela change. Lorsque nous entendons que tel fonds norvégien, le plus important du monde, dit : « si telle entreprise est trop investie dans le charbon traditionnel, eh bien à ce moment-là je me retirerais de l’investissement », c’est finalement, au-delà des décisions que peuvent prendre les gouvernements, l’intégration de l’action contre le changement climatique dans la mécanique économique qui est en train de bouger. Cela, évidemment, c’est tout à fait nouveau.

De même que la technologie est absolument décisive, de même l’engagement des entreprises et d’une filière comme la vôtre est absolument décisive.

Le troisième aspect, c’est le suivi et les modes de révision que nous adopterons. C’est quelque chose qui n’est pas souligné jusqu’à présent mais c’est peut-être, dans mon esprit, ce qui sera le plus important dans la COP21. J’espère que nous allons arriver à ce que chacun adopte les deux degrés. Mais ensuite il faudra évaluer tout cela et réévaluer tout cela. Nous n’allons pas faire une COP21 en permanence.

Il faut donc que nous mettions au point ensemble des mécanismes qui nous permettent - c’est cela peut-être le grand critère du succès - de dire : « voilà ce à quoi nous sommes arrivés mais nous avons déjà prévu la façon d’évaluer - évidemment les technologies spatiales de ce point de vue sont absolument décisives - et la façon aussi de réévaluer tout cela en évitant le recul, ce que l’on appelle ‘no backsliding’. » Et, pour moi, ce sera un des critères du succès de la COP21.

Nous sommes à six mois, nous sommes à un moment qui a l’air d’être éloigné, mais en fait nous sommes en plein dans la COP21 et si elle réussit, ce que nous souhaitons tous, ce sera notamment grâce à vous et pour vous. Car je rejoins tout à fait ce que plusieurs d’entre vous ont dit : il ne faut pas présenter cela essentiellement comme une contrainte, il est vrai que cela présente des contraintes, mais c’est aussi une occasion de croissance extraordinaire.

Je parlais récemment avec M. Bloomberg que M. Ban ki-Moon a chargé de suivre toutes les questions liées aux collectivités locales. M. Bloomberg, qui est un homme d’affaires très averti - il le montre -, dit qu’il y a deux erreurs à ne pas commettre. D’abord, dire : « cette affaire, c’est pour dans cinquante ans ; parce que », me dit-il, en souriant, à son propre égard et au mien, « dans cinquante ans, nous serons moins en forme », c’est vrai. Bien sûr, c’est pour dans cinquante ans, mais c’est surtout pour maintenant. La deuxième erreur, ce serait de dire : « mais c’est une catastrophe qui nous arrive, il n’y a que des contraintes ». Oui, mais c’est le même mot qui, dans beaucoup de langues, en grec ancien, en chinois moderne, est le risque et la chance. Évidemment, c’est une contrainte, mais c’est une opportunité extraordinaire et c’est cela qu’il faut saisir.

Vous citiez un mot extrêmement juste. M. Ban Ki-moon a souvent dit : « there’s no plan B because there’s no planet B ». Je pense que cela résume les choses.

Pour ma part, je dirais, et ce sera ma conclusion, en vous félicitant vraiment de ce que vous faites, en vous remerciant, en vous appelant à élargir le cercle autour de vous pour que tout le monde participe concrètement, que nous sommes, quels que soient nos âges, la première génération à prendre conscience ce phénomène. Mais, pour des raisons, qui scientifiquement ont été dites, nous sommes la dernière génération à pouvoir prendre des décisions pour que nous maitrisions ce phénomène.

Donc, je nous souhaite à tous, dans ce même lieu, dans quelques mois, un grand succès. Merci./.

Lire l’allocution sur France Diplomatie
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Dernière modification : 26/06/2017

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